Ce que les entreprises disent vraiment du CIR et pourquoi ça devrait alarmer
Par Jose-Marie JAEGER – 14/04/2026
L’enquête Odoxa commandée par l’ACI ne se contente pas de mesurer des opinions. Elle documente, chiffres à l’appui, la corrélation directe entre la stabilité du Crédit d’Impôt Recherche et la capacité d’innovation des entreprises françaises.
– Laurence, Experte CIR d’ABV Group
On peut toujours discuter de l’opportunité d’un dispositif fiscal. On peut débattre de son périmètre, de son taux, de ses effets d’aubaine supposés. Ce qu’on ne peut plus faire, depuis la publication des résultats de l’enquête Odoxa-ACI le 12 mars 2026, c’est prétendre que le CIR est déconnecté des décisions d’investissement réelles des entreprises. Les données sont là. Elles sont sans appel.
Une enquête qui parle au nom de la moitié du marché
L’Association des Conseils en Innovation fédère plus de 65 cabinets spécialisés, représentant 5 000 collaborateurs. Surtout, elle accompagne près de 50 % des 27 000 entreprises bénéficiaires du dispositif en France : grandes entreprises, ETI, PME, startups, tous secteurs confondus. Quand l’ACI commande une étude à l’Institut Odoxa sur l’impact des évolutions réglementaires du CIR, réalisée menée auprès de 342 entreprises innovantes bénéficiaires de dispositifs de soutien à l’innovation, elle n’exprime pas une opinion de lobbying. Elle documente une réalité de terrain que ses membres observent quotidiennement dans leurs missions.
L’enquête visait à répondre à une question simple : les modifications du CIR (celles de 2025, déjà actées) ont-elles eu des conséquences mesurables sur les budgets R&D des entreprises ? La réponse est oui. Massivement.
36 % des entreprises ont déjà réduit leur R&D
En quelques mois à peine depuis les réformes de 2025, 36 % des entreprises interrogées déclarent avoir réduit leur budget de R&D. Ce chiffre, déjà préoccupant à l’échelle de l’ensemble du panel, prend une dimension particulière quand on l’examine par taille d’entreprise : parmi les plus petites structures, notamment dans le numérique et le logiciel, la proportion dépasse 60 %. Les ETI et PME, structurellement plus sensibles aux variations de trésorerie et moins dotées en ressources fiscales internes, ont absorbé le choc de plein fouet.
La baisse moyenne déclarée atteint 24 % des budgets R&D concernés. Rapportée à l’ensemble du panel, cette contraction représente une érosion estimée à près de 10 % de l’ensemble des budgets de R&D déclarés. En d’autres termes : pour 440 millions d’euros d’économies fiscales réalisées par l’État, les entreprises ont collectivement sacrifié bien davantage en investissements de recherche. Le ratio coût-bénéfice mérite d’être posé.
Le mécanisme sous-jacent : l’instabilité réglementaire comme risque en soi
Ce que révèle l’enquête va au-delà de la simple corrélation entre montant de CIR et budget R&D. Elle met en lumière un mécanisme plus insidieux : l’instabilité du cadre réglementaire produit des effets négatifs indépendamment du contenu des réformes. Quand les règles changent, les directions financières arbitrent prudemment. Les projets à horizon long, par nature incertains, sont les premiers à être différés ou abandonnés. L’innovation, qui exige de la visibilité pour justifier ses délais de retour sur investissement, supporte mal l’incertitude fiscale.
L’instabilité réglementaire ne frappe pas seulement les bilans. Elle frappe les décisions ; et les décisions d’innovation, une fois reportées, ne reviennent pas toujours.
Le scénario extrême et ce qu’il révèle vraiment
L’enquête pousse l’exercice plus loin en interrogeant les entreprises sur une hypothèse théorique : la suppression totale de l’ensemble des dispositifs publics de soutien à l’innovation. Personne ne défend ce scénario. Mais les réponses qu’il suscite agissent comme un révélateur des dépendances réelles.
78 % des entreprises réduiraient leur budget R&D, avec une baisse moyenne de 40 %. 80 % anticipent une réduction des emplois qualifiés — chercheurs, ingénieurs R&D, techniciens spécialisés. Et plus d’un tiers envisage explicitement une délocalisation de ses activités de recherche vers des pays offrant des dispositifs comparables ou supérieurs. L’Allemagne, l’Irlande, les Pays-Bas sont cités. Ces pays ont fait des choix fiscaux offensifs en matière d’innovation. La France, elle, hésite.
Les secteurs les plus exposés ne sont pas anecdotiques. Ce sont précisément ceux que les grandes orientations politiques nationales désignent comme prioritaires : la transition écologique, la souveraineté sanitaire, l’indépendance technologique. L’incohérence entre ambitions industrielles et stabilité des instruments fiscaux n’est pas sans conséquence — et les entreprises, pragmatiques, savent en tirer les conclusions qui s’imposent.
Le CIR n’est pas une subvention. C’est un signal. Le signal que la France choisit de valoriser l’effort de recherche privé, de le reconnaître, de l’accompagner. Quand ce signal vacille, les décisions d’investissement suivent. L’enquête Odoxa-ACI le démontre avec une précision que les débats parlementaires gagneraient à intégrer.
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